FAQ

QUESTIONS FREQUEMMENT POSEES (QFP)


1- Y-a-t-il un lien entre Claude Monet et Jean Monnet ?

Aucun. L'un est l'homonyme de l'autre, et tous deux furent propriétaires de demeures, dotées d'un vaste parc, situées à l'ouest de Paris (Claude Monet, peintre de l'école " impressionniste ", demeura à Giverny, dans l'Eure, et Jean Monnet à Bazoches-sur-Guyonne, au lieu-dit Houjarray, dans les Yvelines). L'un a marqué l'Histoire de l'art ; l'autre a marqué l'Histoire.



2- Quelle est l'origine sociale de Jean Monnet ?

Jean Monnet est né le 9 novembre 1888 à Cognac (Charente). Il est issu d'une famille de négociants en cognac. Son père, Jean-Gabriel Monnet, prend la direction en 1897 d'une coopérative, la " Société des propriétaires vinicoles de Cognac " (SPVC) qui change alors de nom pour devenir " J.G. Monnet & Co ". Paysanne d'origine, la famille Monnet, par l'action du père, va rapidement s'enrichir dans le négoce du cognac. La mère de Jean Monnet, Maria Demelle, fille d'un ancien tonnelier devenu maître de chaix chez Hennessy, est aussi croyante que son mari est agnostique. Ils donneront à Jean Monnet deux sœurs (Marie-Louise, seule femme auditeur au concile Vatican II et Henriette, femme du joaillier Marcel Chaumet) et un frère (Gaston, qui s'occupera de la vente du cognac sur le marché national). A propos de ses origines charentaises, Jean Monnet commente dans ses Mémoires : " Les gens de Cognac n'étaient pas nationalistes à une époque où la France l'était. […] sans doute il y avait déjà là les conditions qui me rendirent naturel, un jour, de faire ce qui me parut nécessaire pour mettre au travail, ensemble, des hommes séparés par des obstacles artificiels. " [Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976, p.45]



3- Quelle est la formation de Jean Monnet ?

Jean Monnet a quitté le collège de Cognac dès l'âge de seize ans, après l'obtention de la première partie de son baccalauréat : " Je n'avais jamais aimé l'école. Je refusais, ou quelque difficulté m'empêchait d'apprendre par cœur, une science livresque. "Quand on voulut me mettre pensionnaire à Pons, je tombais malade. " [Mémoires, p.39]. L' " intelligence concrète " de Monnet va davantage s'épanouir dans le négoce du cognac que sur les bancs de l'école : " …à travers cette chose [le cognac], on avait un immense champ d'observation et un échange d'idées très actif. J'apprenais là, ou à partir de là, sur les hommes, sur les affaires internationales, plus que je ne l'eusse fait avec une éducation spécialisée. Je n'avais qu'à regarder et écouter. " [Mémoires, p.39] Et Jean Monnet de conclure : " Pourquoi aurais-je pris le détour du droit, une chambre d'étudiant à Poitiers, quand il était à ma portée d'entrer à l'école de la vie et de visiter le monde ?" [Mémoires, p.40]



4- Quelle est la première activité professionnelle de Jean Monnet ?

A l'âge de seize ans, Jean Monnet est formé par un agent de la compagnie Monnet, Mr Chaplin, qui lui fera découvrir à la City de Londres le monde des affaires. De 1904 à 1906, le jeune Monnet y apprend son métier de négociant, ainsi que la langue du négoce, l'anglais. Ce séjour est déterminant pour lui : " C'est là que j'ai appris ce que c'est que l'action collective dont je ne voyais à Cognac ni nulle part en France d'exemple aussi sérieux. " [Mémoires, p.46]

Son séjour londonien achevé, Jean Monnet (à dix-huit ans) est envoyé par son père au Canada, son premier grand voyage lointain. Sur le départ, Jean-Gabriel lui administre ces derniers conseils : " N'emporte pas de livres – personne ne peut réfléchir pour toi -, regarde par la fenêtre, parle aux gens, prête attention à celui qui est à côté de toi. " [Mémoires, p.47] Jean Monnet représente donc la compagnie familiale sur les marchés internationaux, et de 1906 à 1914, il passe plus de temps à l'étranger (Amérique, Angleterre, Scandinavie, Russie, Egypte,…) qu'en France.



5- Pourquoi Jean Monnet n'est-il pas mobilisé en 1914 ?

Le jeune Monnet a la santé fragile : en 1913, à l'âge de vingt-cinq ans, à peine opéré d'une crise d'appendicite, il est frappé par la fièvre typhoïde. Mais plus important, le tableau de recrutement des jeunes de la classe 1908 de Cognac, indique que Jean Monnet a été réformé par le conseil de révision, suite à une visite médicale révélant des problèmes pulmonaires. Dans ses Mémoires il explique : " J'avais été réformé pour raison de santé et aucune feuille de route ne m'attendait à la maison. Pourtant, je ne pouvais pas rester inactif. Il fallait que je servisse selon mes moyens, là où je serais le plus utile. "



6- Quel rôle Jean Monnet a-t-il joué pendant la première guerre mondiale ?

En 1914, Jean Monnet a vingt-six ans. De retour de voyages d'affaires au Canada, via Londres et Paris, il apprend en gare de Poitiers la mobilisation générale. Après un mois de conflit au désavantage des forces alliées, Jean Monnet réalise rapidement que " …les formes de la puissance avaient changé, que la machine de guerre était appelée à broyer toutes les ressources d'une nation et qu'il fallait inventer des formes d'organisation sans précédent…. Je voulais faire quelque chose pour que l'on prît conscience de la nécessité d'agir vite. Je ne savais pas à qui m'adresser " [Mémoires, p.52] Grâce à la médiation de l'avocat de l'entreprise familiale, Maître Fernand Benon, Jean Monnet obtient une entrevue avec le président du Conseil, René Viviani, et lui expose ses vues : " Il y a un immense gâchis, les flottes de commerce ne sont pas réquisitionnées, pour des motifs compréhensibles, mais la situation de concurrence actuelle ne va pas sans absurdités. Aucune priorité n'est définie. … Les organismes de coopération interalliés sont insuffisants. " [Eric Roussel, Jean Monnet, Fayard, 1996, p.52] L'idée de Monnet est novatrice : il s'agit de travailler à la création d'un Comité allié des transports maritimes ayant vocation à contrôler tous les navires alliés, leurs caractéristiques, leurs mouvements, leurs chargements, pour participer conjointement à l'effort de guerre. Envoyé à Londres dès 1914 par Viviani, Jean Monnet va contribuer, pendant toute la durée de la guerre, à l'élaboration de ce " Pool " des navires franco-britanniques. Bien que réformé, Jean Monnet a ainsi réussi à servir efficacement son pays, la France, et la paix. De cette expérience, Jean Monnet retiendra que l'interdépendance des nations paraît désormais être une donnée incontournable.



7- Quelle fonction Jean Monnet occupe-t-il en 1919 ?

En 1919, à la signature du traité de Versailles, est créée la Société des Nations (SDN), ancêtre de l'ONU. Par son efficacité remarquée pendant les années de guerre (pour la création et le fonctionnement des organisations interalliées) et grâce à son expérience de la vente du cognac sur les marchés mondiaux, Jean Monnet dispose maintenant d'un réseau de relations étendu et d'une solide connaissance des données d'ordres financières et économiques de l'après-guerre. C'est la raison pour laquelle le comité d'organisation de la SDN, appuyé par Clémenceau et Lord Balfour, songe à nommer ce jeune provincial de 31 ans au poste de secrétaire général adjoint de la SDN. Jean Monnet va rester quatre ans à Genève, siège de la SDN. Il assistera Sir Eric Drummond, secrétaire général, pour l'exécution des décisions d'ordre technique.



8- Pourquoi Jean Monnet démissionne-t-il de la SDN ?

Dans une lettre du 18 décembre 1923, Jean Monnet adresse sa démission à Sir Eric Drummond : " Des obligations de famille me contraignent, comme je vous l'avais laissé prévoir, à vous remettre ma démission de secrétaire général adjoint de la Société des Nations…. " [Roussel, p.104] En effet, comme avant la guerre, la maison Monnet traverse une crise qui touche tout le secteur des eaux-de-vie de Cognac. En 1923, Marie-Louise Monnet se rend à Genève pour demander à son frère de venir reprendre en mains la firme. Officiellement, Jean Monnet fait savoir qu'il ne quitte pas la SDN par découragement ou désenchantement, mais bien par " obligations de famille ". Pourtant, en 1970, il écrit : " La SDN a été une désillusion. …Pendant la guerre la mise en commun des ressources et l'organisation alliée résultaient d'une action commune, mais j'avais oublié que cette action commune résultait de la guerre, de l'absolue nécessité de s'entendre. …Dans le règlement des questions les gouvernements recherchaient leurs intérêts propres et non pas la solution des problèmes eux-mêmes. Les événements auxquels j'ai été profondément mêlé ont marqué toute ma vie et influencent encore mon action. " [Roussel, p.102]



9- Quelles sont les activités de Jean Monnet pendant l'Entre-deux-guerres ?

De retour en Charente en 1924, Jean Monnet va rétablir l'équilibre financier de l'affaire familiale, mais après son expérience de Londres pendant la guerre et son passage à la SDN, il sent que sa vocation n'est plus dans le négoce du cognac. Ayant confié la gérance de la maison à ses cousins, il songe à se tourner de nouveau vers des activités internationales. C'est à ce moment qu'il est contacté par une firme d'investissements américaine basée à New-York, la Blair & Co. Le travail des investment bankers est de procéder à des émissions de titres et de se charger de placer des emprunts publics gagés sur les garanties offertes par les gouvernements : " …dans le cas d'Etats encore mal affermis au sortir des profonds ébranlements de la guerre, c'était la monnaie nationale elle-même qu'il fallait redresser et stabiliser. " [Mémoires, p 121] Monnet devient le vice-président de l'antenne française de la Blair & Co, et à ce titre, joue un rôle important dans la stabilisation monétaire de 1926 en France. En 1927, il participe au redressement économique de la Pologne et à la stabilisation de sa monnaie, le zloty, puis poursuit la même activité en Roumanie en 1928. En 1929, Jean Monnet est amené à fonder et à co-présider une grande banque américaine à San Francisco, la Bancamerica-Blair. Grâce au cognac, Jean Monnet a acquis la maîtrise de la vente et du marketing ; à la SDN, il a pu se forger une bonne connaissance des mécanismes juridiques et diplomatiques. A la fin des années vingt, s'ajoute l'expérience de la banque et de la haute finance internationale. Jean Monnet a alors 41 ans.



10- Jean Monnet s'est-il marié ? A-t-il eu des enfants ?

En 1929, la vie de Jean Monnet bascule. Ce " célibataire endurci " [Roussel, p.133] rencontre, lors d'un dîner qu'il donne chez lui, l'épouse de l'un de ses collaborateurs, Francisco Giannini. Jean Monnet tombe amoureux de Silvia, née de Bondini, jeune Italienne de 22 ans. Cet amour est vite partagé. Mais, la loi de son pays n'admet pas le divorce. " J'avais essayé de trouver une solution pour épouser ma femme dans tous les pays possibles et imaginables : en Italie, aux Etats-Unis, ailleurs encore, mais j'ai découvert alors que j'étais seul à Shanghaï, que même en Chine, je ne pourrais pas trouver de solution. " [Roussel, p.157] Pendant cinq ans, ses amis avocats vont étudier les possibilités de sortir de l'impasse juridique dans laquelle le couple se trouve, sans résultat. C'est un médecin polonnais connu plus tôt à la SDN, futur fondateur de l'UNICEF, Ludwik Rajchman (lié à l'époque à l'ambassadeur soviétique en Chine Bogomolov) qui lui conseilla de se rendre en URSS pour se marier : là, il était possible pour Silvia de divorcer et de se remarier sous la loi soviétique. Le 13 novembre 1934, le couple se retrouve donc à Moscou. Silvia adopte la nationalité soviétique, divorce unilatéralement - ce que permettait la loi de ce pays - pour finalement pouvoir se marier légalement avec son conjoint. Trente ans plus tard, un mariage religieux sera célébré à Lourdes. De leur union, naîtront deux enfants : Anna et Marianne.



11- Pourquoi Jean Monnet s'est-il rendu en Chine ?

C'est d'abord Ludwik Rajchman, un ami de Jean Monnet qui, menant une mission pour le compte de la SDN en Chine et se rendant compte des problèmes que connaissait ce pays, lui suggéra de venir y travailler : Jean Monnet arrive en Chine une première fois en 1933 pour un court séjour. Plus tard, le beau-frère de Tchang Kaï-chek, le Dr T.V. Soong, agissant comme ministre et conseiller spécial au sein du Kuomingtang, rencontra Monnet lors d'un voyage en Europe. Sur les recommandations de Rajchman, le Dr Soong l'appela en Chine afin de mettre en œuvre un plan de reconstruction capable d'attirer des capitaux internationaux. Si Jean Monnet était invité par le gouvernement chinois, sa mission restait, elle, de caractère privée et non sous mandat de la SDN (le Japon, membre de la SDN et ennemi de la Chine, demeurait opposé à la mission de Monnet). Toujours est-il que de 1934 à 1936, Jean Monnet va participer à la réorganisation du réseau ferroviaire et des finances chinoises. De cette expérience, Jean Monnet retient : " S'il m'était facile de traiter avec T.V. Soong, dont la culture était européenne, je n'en finissais pas d'apprendre l'art de négocier avec les hommes d'affaires chinois traditionnels. Je mis longtemps à comprendre qu'en Chine il ne faut pas demander la réponse mais la deviner… ".[Mémoires, p.134]



12- Pourquoi Jean Monnet a-t-il envisagé l'union totale de la France et du Royaume-Uni en juin 1940 ?

Au mois de décembre 1939, ayant fait ses preuves lors de la Première Guerre mondiale, Jean Monnet prend ses fonctions, à Londres, de président du comité de coordination franco-britannique. L'objet de ce comité est de coordonner l'action de cinq bureaux exécutifs permanents (ravitaillements, armements et matières premières, pétrole, aéronautique et transports maritimes) créés le 18 octobre 1939 par un accord signé entre Daladier et Chamberlain. En pleine guerre, ces exécutifs doivent établir pour les alliés un programme des besoins et un inventaire des ressources, en assurer la meilleure utilisation, déterminer les programmes d'importation à effectuer par un bureau d'achat commun.

C'est depuis son bureau de Londres, qu'au printemps 1940 Jean Monnet songe à un rapprochement encore plus étroit des deux pays alliés : " Si persuadé que je fusse alors que la seule possibilité de vaincre, dans cette guerre comme dans la précédente, était de mettre en commun les ressources matérielles et le potentiel de production des deux pays, il m'apparaissait de plus en plus clair que l'union nécessaire devait dès le départ prendre d'autres dimensions. […] En ce printemps de 1940, l'histoire roulait à la vitesse des tanks, et il fallait en maîtriser le cours avec une initiative audacieuse, capable de frapper les imaginations et de bousculer les obstacles matériels, psychologiques, qui retardaient l'unité d'action des Alliés. " [Mémoires, p.15-16]

Alors que la France se trouve en pleine débâcle (Paris est déclaré ville ouverte le 11 juin, le gouvernement replié à Bordeaux), Jean Monnet et ses collaborateurs mettent la dernière main à un texte portant sur une " union indissoluble " entre les deux pays. Le 16 juin 1940, Jean Monnet, le général de Gaulle et René Pleven, retrouvent Winston Churchill au 10 Downing Street (bureau du Premier ministre britannique), qui doit rentrer en communication avec son homologue français replié à Bordeaux, Paul Reynaud. A 16h30, de Gaulle au téléphone lit au président du Conseil français, qui la prend en dictée, la déclaration d' " union totale " :

declaration d'union franco-britannique

declaration d'union franco-britannique 2

Déclaration d'Union franco-britannique

Alors que Reynaud éprouve un légitime scrupule et qu'il demande si le texte est bien approuvé par Churchill lui-même, de Gaulle lui en donne sa parole d'honneur, et le Premier ministre britannique (s'emparant du téléphone) d'ajouter : " Tenez bon ! De Gaulle repart à l'instant ; il apporte le texte… Et maintenant, voyons-nous vite… Demain matin à Concarneau… Au revoir ! " [Mémoires, p.28]

Le projet est sans lendemain : le même jour au soir, Paul Reynaud est démissionnaire. Albert Lebrun, président de la République, désigne Philippe Pétain comme président du Conseil. Celui-ci conclut un armistice le 22 juin.

Dans ses Mémoires, Jean Monnet revient sur ce 16 juin 1940, " jour des occasions manquées " : " C'est pourquoi, avec le recul, je crois que ces jours de juin 1940 agirent fortement sur ma conception de l'action internationale. J'avais trop souvent rencontré les limites de la coordination. C'est une méthode qui favorise la discussion, mais elle ne débouche pas sur la décision… Elle est l'expression du pouvoir national, tel qu'il est ; elle ne peut pas le changer, elle ne créera jamais l'unité…. Quand les peuples sont menacés par un même danger, on ne traite pas séparément les différents intérêts qui concourent à leur destin… Cette leçon,… j'étais bien décidé à m'en souvenir dès que l'occasion d'une action conjointe se présenterait à nouveau. " [Mémoires, p.35]



13- Quel a été le rôle de Jean Monnet pendant la Seconde Guerre mondiale ?

Après l'arrivée au pouvoir du maréchal Pétain et la signature de l'armistice qui met fin aux combats entre la France et l'Allemagne, Jean Monnet, encore présent à Londres, n'envisage pas un instant de revenir dans son pays. Dans sa lettre de démission de la présidence du comité de coordination franco-britannique, envoyé à Churchill le 2 juillet 1940, il s'explique : " Dans les conditions actuelles, je suis profondément convaincu que non seulement l'avenir de ce pays, mais aussi la libération de la France dépendent de la poursuite victorieuse de la guerre par la Grande-Bretagne. Je voudrais donc vous faire savoir que je serais extrêmement heureux si le gouvernement britannique me donnait l'occasion de travailler à son service et ainsi de continuer à servir les vrais intérêts de mon pays. Je remets donc mes services à la disposition du gouvernement britannique pour les tâches qui lui paraîtront les plus utiles. " [Mémoires, p.176]

Lettre de Winston Churchill

Lettre de Winston Churchill à Jean Monnet, 16 juillet 1940

Le 16 juillet, le Premier ministre britannique lui répond positivement et l'envoie aux Etats-Unis, dans le but de poursuivre des missions d'achats anglaises pour des fournitures américaines. Déjà, Jean Monnet est parfaitement conscient de l'infériorité des alliés en armement face à la puissance de feu nazie. Cette puissance de feu, Jean Monnet a pu l'exposer pleinement grâce à la balance sheet , ou feuille de bilan, réalisée quelques mois plus tôt et destinée notamment à convaincre les Américains :

balance sheet

" Balance sheet "pour le Victory program

" Au début du mois de janvier [1940], écrit-il, j'avais demandé que le bilan des forces aériennes alliées…fût comparé à l'état des forces allemandes telles que les services secrets pouvaient les estimer…Ces renseignements…révélaient qu'en avril 1940 les bombardiers ennemis seraient deux fois plus nombreux que ceux des Alliés et que nos chasseurs auraient à se battre à deux contre trois. Au rythme de production actuel, il faudrait cinq mois aux alliés pour rattraper leur retard en chasseurs, et deux ans et demi pour les bombardiers. J'avais enfin sous les yeux cette balance sheet [Le facsimilé du document historique est exposé dans une vitrine à Houjarray] qui s'inscrivait sur une grande feuille de cinquante-quatre centimètres sur quarante que j'ai toujours gardée près de moi parce qu'elle exprime dans sa simplicité et sa rigueur arithmétiques la tragédie d'une lutte inégale. " [Mémoires, p.157]

" Telle est la dynamique de la balance sheet, cette page chiffrée qui ressemble singulièrement dans sa simplicité au grand livre de compte que mon père m'avait appris à lire à Cognac lorsque j'avais seize ans. " [Mémoires, p.151]

A Washington, Jean Monnet, alors vice-président du British Supply Council, va pendant des mois exercer une pression sans relâche sur le Président Roosevelt, pour convaincre celui-ci de lancer son pays dans un vaste programme d'armement sans précédent : il s'agit de faire de " l'Amérique, l'arsenal des démocraties. " Ce vaste chantier d'armements est officiellement approuvé par Roosevelt en septembre 1941 et prend le nom de Victory Program (programme pour la Victoire) : il signifie un accroissement formidable de la production militaro-industrielle américaine et déclenche l'entrée en force de ce pays dans le cours de la guerre.

Cet effort de guerre, dont la production commence en janvier 1942, va connaître des résultats prodigieux : la fabrication de tanks passe de 340 en 1940 à 29.500 en 1943. A la fin de la guerre ce sont 300.000 appareils, 124.000 bateaux, 2.700.000 mitrailleuses qui ont été construits, monopolisant au total 430.000.000 tonnes d'acier. Au delà du bilan chiffré, l'économiste John Maynard Keynes fit cette observation : " Lorsque les Etats-Unis d'Amérique entrèrent dans le conflit, on présenta au président Roosevelt un plan de construction d'avions jugé par tous les techniciens américains comme réalisant quasiment un miracle. Or Jean Monnet osa le trouver insuffisant. Le président se rallia à ce point de vue. Il imposa à la nation américaine un effort qui parut de prime abord impossible mais qui fut par la suite parfaitement réalisé. Cette décision capitale a peut-être raccourci d'une année entière la durée de la guerre. " [Mémoires, p.212]



14- Pourquoi et comment Jean Monnet a-t-il été si proche des Américains ?

C'est d'abord par sa formation et ses premières activités professionnelles que Jean Monnet a été fortement marqué par le modèle de civilisation anglo-saxon (cf. question 4), en premier lieu à la City de Londres dès 1904, puis au Canada et enfin aux Etats-Unis : " Mais ce que je découvris en Amérique était quelque chose de plus, et avait un autre nom. C'était l'expansion… Le type dominant là-bas n'était pas celui du spéculateur, mais celui de l'entrepreneur. Pour la première fois, je rencontrai un peuple dont l'occupation n'était pas de gérer ce qui existait, mais de le développer sans trêve. On ne pensait pas aux limites, on ne savait pas où était la frontière. Dans ce milieu en constant mouvement, j'appris qu'il fallait se débarrasser des vieux soupçons ataviques qui sont autant de soucis inutiles et de temps perdu. " [Mémoires, p.48]

Dès les années vingt, et grâce à ses nombreux voyages et séjours aux Etats-Unis, Jean Monnet va nouer des amitiés qui se révèleront indéfectibles : Elisha Walker, président de la Blair & Co lui fait découvrir l'univers de la banque (cf. question 9) et lui permet d'élargir son cercle de relations en Amérique. Le juriste, homme d'affaires et futur ambassadeur à Mexico, Dwight Morrow lui souffle la fameuse formule " Il y a dans le monde, deux catégories d'hommes : ceux qui veulent être quelqu'un et ceux qui veulent faire quelque chose " (et Jean Monnet d'ajouter qu'il a choisi la deuxième parce qu'on y trouve " moins de concurrence "). Le très renommé journaliste Walter Lippman lui entrouvre le monde de la presse d'outre-atlantique.

" Il avait très peu d'amis, constate François Fontaine (l'un de ses derniers collaborateurs et rédacteur des Mémoires), mais l'habitude de cheminer avec les mêmes gens tenait lieu d'un sentiment qui n'avait aucun nom, même pas celui de fidélité.[…] En vérité, il avait choisi très jeune des partenaires du même métal dont on fait les ressorts puissants, réguliers, inusables. Quelques lawyers, des hauts fonctionnaires, des banquiers, des éditorialistes qui deviendront comme lui, loin de lui, mais pour les mêmes raisons que lui, des acteurs respectés de la scène internationale. " [Roussel, p.109] Parmi ces lawyers que Jean Monnet " révérait ", on citera John Mc Cloy, le conseiller écouté de tous les présidents, de Roosevelt à Kennedy, John Foster Dulles, futur secrétaire d'Etat du président Eisenhower, Donald Swatland, le plus intime de tous les avocats amis de Jean Monnet, qui cherchera longtemps des solutions juridiques pour que Silvia et Jean puissent se marier légalement (cf. question 10).

" L‘expérience américaine, ajoute Georges Berthoin, a été je crois décisive pour Jean Monnet. Il avait parfaitement bien compris la psychologie américaine. C'était un homme qui pouvait participer à l'élaboration intellectuelle de certaines politiques en Amérique, je ne dis pas comme un Américain mais aussi bien qu'un Américain, ce qui lui permettait de faire entrer l'intérêt européen dans les mécanismes américains. […] Les méthodes de travail très directes l'avaient marqué et aussi l'habitude de parler à tout le monde. L'Américain est de plain-pied avec chacun, et Monnet était comme cela, ce qui le rendait singulier par rapport aux habitudes de pensée européennes. Aussi était-il devenu un Français un peu différent des autres. " [Roussel, p.131]

Ces " méthodes de travail " peuvent en effet surprendre : de 1936 à 1944, la famille Monnet réside de façon quasi permanente à New-York et Jean Monnet s'" américanise de plus en plus ". [Roussel, p.169] Non seulement Jean Monnet utilise l'anglais comme langue de travail avec ses collaborateurs français René Pleven (futur président du Conseil) et Jean-Louis Mandereau (futur ambassadeur, et qui, à propos de Monnet, disait avoir " le sentiment d'avoir à faire non à un Français mais à un Américain qui défendait les intérêts de la France "), l'anglais est aussi parlé en famille, à tel point que sa fille aînée Anna doit apprendre le français à son retour en France en 1944. L'un des testaments de Jean Monnet, daté du 14 janvier 1938, commence ainsi rédigé: " I, Jean Monnet, a resident of the City of New-York in the State of New-York, being of sound and disposing mind in memory, … " [Roussel, p.169]

" …Faire entrer l'intérêt européen dans les mécanismes américains " est sans doute l'analyse la plus juste pour expliquer l'activité de Jean Monnet de 1938 à la fin de la guerre : c'est William Bullit, ambassadeur américain en poste à Paris, qui en 1938 recommande Jean Monnet auprès du président du Conseil Edouard Daladier pour l'envoyer négocier devant le président Roosevelt une commande d'avions de guerre pour le compte du gouvernement français. C'est encore un Américain, Harry Hopkins, ami très proche de Jean Monnet, éminence grise et conseiller spécial du président Roosevelt, qui envoie le Français en mission à Alger en février 1943 pour concilier les vues des deux généraux, de Gaulle et Giraud, en concurrence pour assurer le gouvernement de la France libre. A cette occasion, Jean Monnet rentrera dans le " Comité français de Libération Nationale ", qui deviendra en 1944 le " Gouvernement provisoire de la République française ", aux côtés du général de Gaulle et y assurera la fonction de Commissaire à l'armement et à l'approvisionnement jusqu'à la fin de la guerre.

Dans le cadre du " Victory Program, Jean Monnet a pu mesurer combien ses appuis au sein de l'administration " Roosevelt " étaient viables et fidèles. C'est en 1940 qu'il fait la connaissance de personnages clés à Washington, comme par exemple Félix Frankfurter, juge à la Cour suprême, qui aura sur lui une influence profonde en lui inculquant l'idée selon laquelle le droit est le garant de la démocratie, et en le persuadant de l'importance des institutions pour la sauvegarde de la liberté. Pendant la période de la mise en place de la CECA (cf. question 17), Monnet butant devant un obstacle inattendu, n'hésitera pas à demander conseil à ses amis lawyers, Frankfurter ou Swatland. Au centre du pouvoir à Washington, Jean Monnet a joué un rôle tel dans l'élaboration du " Victory Program " et a exercé une influence si forte sur l'administration " Rooseveltienne " que, dans une lettre du 19 novembre 1941 adressée à Lord Halifax (ambassadeur de Grande-Bretagne aux Etats-Unis), Félix Frankfurter écrit " Monnet a été réellement le maître à penser de notre administration de la Défense. " Aux Etats-Unis, Monnet aura donc été l'homme des Européens…

Et en Europe, Monnet, l'homme des Américains ? Ce serait oublier son action pendant la 1ère guerre mondiale, au sein du gouvernement de la France libre, pendant la 2ème guerre mondiale au Comité français de Libération nationale, puis au Commissariat au plan, dont il est le principal architecte, et bien entendu à la CECA, conçue en 1950. Le 3 septembre de la même année et en pleine " guerre froide ", Jean Monnet écrit à son ami René Pleven (alors président du Conseil) .:

" […] Devant le mystère russe, nous devons poursuivre notre action d'armement. Mais, dans cette voie, nous sommes avec des associés. Il se trouve que ces associés sont les plus puissants et qu'ils nous ont aidés et que sans eux nous ne serions pas sortis des difficultés " matérielles " d'après-guerre. Mais leur aide, si importante, a fait prendre de mauvaises habitudes à tout le monde, à eux-mêmes et à nous. Leur aide a été matérielle. Ils continuent à penser en termes matériels. Ce dont ils ont besoin, et nous avec eux, c'est d'une politique positive, c'est-à-dire spirituelle et morale.

[…] Je ne vous propose ni abandon de nous-mêmes dans une neutralité illusoire et absurde, ni un Munich fatal auquel d'ailleurs, peut-être allons-nous par nos méthodes actuelles. Je vous propose d'apporter à nos associés la contribution d'une pensée forte, constructive, déterminée à créer en même temps notre défense extérieure en Europe, notre développement social intérieur, la paix en Orient, la constitution organisée de notre monde libre, atlantique, sous les formes diversifiées qui correspondent aux trois mondes qui le composent : les Etats-Unis, l'Empire britannique, l'Europe continentale de l'Ouest, fédérée autour d'un plan Schuman développé. […] Pour cela, il faut, pendant qu'il est encore temps, remplacer la politique de " containment " qui met l'initiative entre les mains de Moscou, par une politique d'ensemble positive et dynamique, arrêtée en commun par les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne.

[…] L'espoir de pouvoir changer ce contexte politique universel est dans le fait que les " chefs de file " sont les USA. Or, de tous les pays de l'Occident, c'est celui le plus apte à accepter un changement, à accepter qu'on lui parle directement et fortement, à condition que, dans ces discussions, on apporte une contribution " constructive ". Les USA ne sont pas impérialistes. Ils sont " efficients ". Ils trouvent les solutions techniques ; seuls, ils ne savent pas aujourd'hui, apporter la pensée politique dont le monde a besoin… " [Roussel, p.574]

Cette lettre est édifiante à deux titres. En premier lieu, Jean Monnet propose clairement un projet de " partenariat transatlantique " à égalité entre le Vieux et le Nouveau Continent, dessein qu'il chercha à réaliser au début des années 60 avec le président Kennedy mais qui ne verra jamais le jour. Enfin, loin de toute subordination à la première puissance mondiale, Jean Monnet ne souscrit absolument pas à la politique de " containment " poursuivie par deux amis de longues dates, Dean Acheson et John Foster Dulles, et qui en tant que secrétaires d'Etat des Etats-Unis se font les idéologues de l'endiguement du communisme. N'ayant rien d'un neutraliste, Jean Monnet, dans cette lettre, affiche plutôt la nécessité d'un effort d'armement et la volonté de créer une troisième puissance, forte et indépendante, entre Est et Ouest, ce qui paradoxalement, le rapproche, du moins dans le fond, du général de Gaulle. Aux Etats-Unis, Jean Monnet cherche pendant des périodes tragiques de l'histoire un soutien indispensable pour l'avenir de la France et de l'Europe.



15- Quelles ont été les relations entre Jean Monnet et le général de Gaulle ?

A l'origine, les deux hommes appartiennent à la même génération et font partie de la classe des notables. Mais si Jean Monnet est issu de la paysannerie charentaise et s'est enrichi dans les affaires, Charles de Gaulle vient d'une bourgeoisie citadine, libérale et catholique, moins riche et plus cultivée. L'éducation et la formation de de Gaulle sont très éloignées de celles de Monnet : élève des collèges de jésuites, de formation classique, maîtrisant le grec, le latin et l'allemand, la langue de l'ennemi, de Gaulle est étranger à ce monde anglo-saxon dans lequel baigne Jean Monnet. Entré à Saint-Cyr en 1909, de Gaulle devient par la suite officier, à un moment où Jean Monnet, de son côté, parcourt le monde pour vendre son cognac.

Les deux hommes se rencontrent brièvement une première fois à Londres en juin 1940. Ils se retrouvent le 16 juin 1940, alors que de Gaulle, récemment nommé général de brigade à titre temporaire, vient d'arriver en Angleterre. Depuis trois jours, Jean Monnet et ses collaborateurs anglais et français conçoivent et rédigent un projet d'union totale entre la France et la Grande-Bretagne (une seule nation, un seul Parlement, un seul cabinet), avec pour objectif d'éviter la défaite de la France (cf. question 12 ).

Lettre du general de Gaulle

Lettre du Général de Gaulle à Jean Monnet

Pour de Gaulle, écrit Eric Roussel (p.241), le projet d'union des deux peuples n'est qu'une astuce destinée à galvaniser le moral des gouvernants, et sans doute ne pardonnera-t-il jamais à Monnet de l'avoir entraîné à cautionner une telle perspective : " Je suis allé à Londres le 16. D'abord, dans la journée, j'ai essayé de monter un coup avec Churchill. C'était l'histoire de l'union intime entre la France et l'Angleterre. Ni Churchill ni moi n'avions la moindre illusion. C'était un prétexte pour donner à Reynaud la possibilité de gagner du temps, peut-être de partir pour l'Afrique du Nord. C'était un mythe inventé, comme d'autres mythes, par Jean Monnet. " [entretien de de Gaulle accordé à Henri Amouroux publié par Paris Match, cité par Eric Roussel, p.241].

Le 17 juin au soir, de Gaulle se présente chez Monnet à Londres, celui-ci l'ayant convié à dîner. Sur les manières de résister contre l'envahisseur, les deux hommes ne pourront relever que leurs divergences de vue. Pour de Gaulle, il s'agit de libérer la France, pour Jean Monnet, il faut avant tout vaincre les nazis en s'alliant avec les Anglais. Selon Jean Lacouture, c'est précisément en sortant de ce dîner chez les Monnet que, seul dans son petit appartement de Seamore Grave, il commence la rédaction de ce qui deviendra l'appel du 18 juin. Cette dissimulation (De Gaulle ne dit pas un mot à Monnet sur ses intentions du lendemain), premier accroc réel dans leur rapports, Jean Monnet ne la pardonnera jamais au Général. Il lui reproche un manque de confiance, un goût peu modéré du secret, mais surtout, il désapprouve l'orientation prise par l'ancien sous-secrétaire d'Etat à la Guerre dans sa résistance unilatérale contre l'occupant. Pour Monnet, la résistance à l'intérieur et le soutien massif des Alliés anglais et américains sont complémentaires et indissociables.

Pourtant les deux hommes, fréquemment en désaccord, se respectent à partir de cette époque difficile et parviendront à se mettre d'accord sur certaines grandes orientations pour leur pays. Ainsi, à la fin de la guerre, le général de Gaulle invite Jean Monnet à diriger l'équipe du Commissariat au Plan, chargé de la reconstruction et de la modernisation de la France, ce qui est évidemment une grande marque de respect et de confiance.



16- Quelle est la valeur symbolique de la maison de Jean Monnet à Houjarray ?

Dans cette maison, acquise en 1945 à un médecin suédois, Jean Monnet a reçu dans son intimité beaucoup de grands de ce monde (Schuman, Eisenhower, Adenauer...) pour discuter de l'avenir de la France, de l'Europe et du Monde. Dans la forêt voisine, il commençait ses journées par une promenade solitaire, propice à la réflexion.

En 1950, alors que le monde est plongé dans la guerre froide, que l'Allemagne est divisée depuis 1949, Jean Monnet ne se fait guère d'illusions quant à l'avenir de l'Europe : " …une autre guerre est proche devant nous si nous ne faisons rien. L'Allemagne n'en sera pas la cause, mais elle en sera l'enjeu. Il faut qu'elle cesse d'être un enjeu, qu'elle devienne au contraire un lien. Seule la France peut actuellement prendre une initiative. Qu'est-ce qui pourrait lier, avant qu'il ne soit trop tard, la France et l'Allemagne, comment enraciner dès aujourd'hui un intérêt commun entre les deux pays… Quand je revins à Paris dans les premiers jours d'avril, je n'avais pas encore la réponse toute prête…mais le temps de l'incertitude était passé….[Mémoires, p.342] Les échéances internationales se rapprochaient. Le 10 mai [1950], Robert Schuman [ministre français des Affaires Etrangères] devait rencontrer à Londres ses collègues Ernest Bevin et Dean Acheson pour discuter de l'avenir de l'Allemagne… Le ministre français n'avait aucune proposition constructive à emporter, bien qu'il eût beaucoup cherché en lui, beaucoup interrogé autour de lui. Pour ma part, je commençais à voir clair. " [Mémoires, p.346]

Pour échafauder son projet, Jean Monnet va s'entourer de deux collaborateurs précieux : Etienne Hirsch, polytechnicien, ingénieur des Mines, qui collaborait avec Monnet depuis son séjour en Algérie en 1943 et Paul Reuter, jeune professeur de droit à Aix-en-Provence, travaillant comme jurisconsulte pour le Quai d'Orsay. Dans ses Mémoires, Jean Monnet raconte : " Le dimanche 16 avril 1950, nous nous retrouvâmes avec Hirsch à Montfort-l'Amaury. C'est là, dans cette journée, que fut élaborée la première version de ce qui devait être la proposition française du 9 mai. Je ne saurais préciser, à vingt-cinq ans de distance, quelle fut la contribution de chacun de nous trois à ce texte… Je peux seulement dire que sans Hirsch et sans Reuter, il n'eût pas atteint d'emblée la forme élaborée qui fait de lui le véritable document d'origine de la Communauté. " [Mémoires, p.349]

Jean Monnet et ses collaborateurs venaient de poser les bases de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA) dont la portée était la suivante : " Le gouvernement français propose de placer l'ensemble de la production franco-allemande d'acier et de charbon sous une autorité internationale ouverte à la participation des autres pays d'Europe. " [Extrait de la Déclaration Schuman, cité dans les Mémoires, p.350] Entre le 16 avril et le 6 mai 1950, à Houjarray, les trois hommes rédigèrent huit fois le texte précurseur de la CECA avant de parvenir à une neuvième version finale, lue par Robert Schuman le 9 mai 1950.



17- Où Jean Monnet repose-t-il aujourd'hui ?

Jean Monnet s'est éteint le 16 mars 1979, à l'âge de quatre-vingt-onze ans, dans sa demeure d'Houjarray (Yvelines). Ses funérailles eurent lieu en l'église de Montfort-l'Amaury, et il fut enterré dans le cimetière de Bazoches-sur-Guyonne. Neuf ans plus tard, à l'instigation de l'" Association des Amis de Jean Monnet " et par décision du président de la République, François Mitterrand, les cendres de Jean Monnet furent transférées au Panthéon le 9 novembre 1988 (un siècle après sa naissance). Sa femme Silvia, décédée en 1982, à l'âge de soixante-quinze ans, repose aujourd'hui dans le cimetière de Bazoches-sur-Guyonne.



18- Qu'est devenue la maison de Jean Monnet à Houjarray ?

Son mari disparu, Silvia quitta la maison familiale pour vivre à Rome auprès de son frère et envisagea de vendre la maison au Parlement européen. Celui-ci l'acquiert en 1982 et entreprend sa restauration de 1984 à 1987. L' " Association des Amis de Jean Monnet ", fondée en 1986, s'attache dès lors à reconstituer le cadre de vie dans lequel Jean Monnet et ses collaborateurs ont conçu la CECA. Dans cette entreprise, l'Association a reçu le concours généreux du Conseil Supérieur du Mécénat Culturel, de la Fondation Electricité de France, du Crédit Agricole de l'Ile de France, du Conseil Régional de l'Ile de France, et du Conseil Général des Yvelines. En 1990, l'Association, qui prend alors le nom d' " Association Jean Monnet ", signe une convention avec le Parlement européen qui lui confie la gestion et l'animation de la " Maison où est née l'Europe ". Aujourd'hui, la Maison de Jean Monnet, patrimoine commun des Européens, ouverte tous les jours gratuitement au public, reçoit entre 15 et 20.000 visiteurs chaque année venus du monde entier, et accueille environ 250 conférences par an.



19- Le cognac " Monnet " existe-t-il toujours ?

Jean Monnet s'est progressivement détourné du négoce des eaux-de-vie de Cognac pour finalement vendre l'affaire familiale à une compagnie allemande, Scharlachberg, en 1963, année de la signature du traité d'amitié franco-allemand. En 1985, la compagnie allemande cédait le cognac Monnet au groupe Hennessy. Aujourd'hui, la maison familiale des Monnet à Cognac fait office de bureaux pour l'entreprise Hennessy, et dans le chai de la propriété, le cognac " J.G. Monnet & Co " continue de se bonifier lentement. Celui-ci est toujours vendu (comme V.S.O.P.), pour 1% de sa production en France, les 99% restant étant distribués dans 28 pays à l'étranger, notamment en Finlande où le cognac Jean Monnet est la marque leader depuis le début du XXe siècle.