Jean Monnet

Jean Monnet (1888-1979)


"Nous ne coalisons pas des Etats, nous unissons des hommes"

Une formation pragmatique

Jean Monnet naît le 9 novembre 1888, à Cognac, dans une famille de négociants en cognac. A seize ans, il quitte l'école avec la première partie de son baccalauréat. Jean Monnet s'installe alors pendant deux années à Londres pour apprendre les affaires et la langue du négoce, l'anglais. En 1906, son père l'envoie à l'étranger au service de l'entreprise familiale.

" N'emporte pas de livres, lui dit-il. Personne ne peut réfléchir pour toi. Regarde par la fenêtre, parle aux gens… " Dès lors, il effectue de nombreux voyages d'affaires en Scandinavie, en Russie, en Egypte, au Canada et aux Etats-Unis.

"Je ne suis pas optimiste, je suis déterminé"

En 1914, réformé pour raisons de santé, Jean Monnet veut servir son pays. La fusion des efforts de guerre de la France et de l'Angleterre lui parait être la condition essentielle de la victoire. Or il constate que les Alliés agissent en ordre dispersé. Il propose alors au Président du Conseil, qui l'accepte, de mettre en oeuvre un plan de coordination des ressources de guerre alliées.

Grâce à son efficacité pendant les années de guerre, Jean Monnet, âgé de 31 ans, est appelé par Clémenceau et Balfour au poste de secrétaire général adjoint de la Société des Nations lors de sa création en 1919. Il démissionne de son poste en 1923, afin de se consacrer à la gestion de l'entreprise familiale, alors en difficultés. Puis, financier international, il participe au redressement économique de certains pays d'Europe Centrale et Orientale : Jean Monnet contribue à la stabilisation du zloty en Pologne en 1927, du leu en Roumanie en 1928. L'expérience de la haute finance internationale le conduit, en 1929, à fonder et co-présider une grande banque américaine à San Francisco, la Bancamerica-Blair. De 1934 à 1936, on le retrouve en Chine, appelé auprès de Tchang Kaï-check, pour aider à la réorganisation du réseau ferroviaire.

D'abord mandaté par Edouard Daladier en 1938 pour négocier aux Etats-Unis une commande d'avions militaires pour la France, Jean Monnet est ensuite envoyé à Londres, en décembre 1939, par les gouvernements français et britannique pour présider l'organisation de mise en commun des capacités de production des deux pays. C'est au moment de la défaite française de juin 1940 qu'il inspire à de Gaulle et Churchill l'audacieux projet d'union totale de la France et du Royaume-Uni, fusion qui devait permettre aux deux pays alliés de faire face au nazisme. Mais, à quelques heures près, Pétain accepte la défaite de la France et signe l'armistice, ce projet ne verra jamais le jour.

En août 1940, Jean Monnet est envoyé aux Etats-Unis par le gouvernement anglais, en tant que membre du British Supply Council, afin de négocier l'achat de fournitures de guerre. Dès son arrivée à Washington, il devient l'un des conseillers les plus écoutés du Président Roosevelt. En se basant sur un document de synthèse réalisé avec l'aide des Services qui montre le déséquilibre des forces en présence, il le convainc de lancer une production massive d'armement pour alimenter les pays alliés en matériel militaire : selon son expression, l'Amérique doit devenir l' " arsenal des démocraties ". Pendant des mois, il emploie toutes ses forces à cet objectif. En 1941, le Président Roosevelt, en accord avec Churchill, met en place le " Victory Program " qui signifie l'entrée en force des Etats-Unis dans le cours de la guerre et qui permettra selon l'économiste Keynes " d'abréger la guerre d'un an ".

En 1943 à Alger, Monnet devient membre du gouvernement de la France libre, le Comité de libération nationale. Le 5 août, il s'adresse ainsi au Comité : " Il n'y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale, avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique (…) Les pays d'Europe sont trop étroits pour assurer à leurs peuples la prospérité et les développements sociaux indispensables. Cela suppose que les Etats d'Europe se forment en une fédération ou en une entité européenne qui en fasse une unité économique commune ".

A la Libération, à la demande du général de Gaulle, il élabore et met en oeuvre le plan de modernisation et d'équipement qui a permis de relancer l'économie française.

"Faire l'Europe, c'est faire la paix"

En 1950, devant la montée des tensions internationales, Jean Monnet estime le moment venu de tenter un pas irréversible vers l'union des pays européens. Dans sa Maison des Yvelines, il conçoit, avec son équipe, l'idée de la Communauté européenne. Le 9 mai 1950, avec l'accord du Chancelier Adenauer, Robert Schuman, Ministre des Affaires étrangères, fait au nom du gouvernement français une déclaration, préparée par Jean Monnet, proposant de placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune ouverte aux autres pays d'Europe. "Par la mise en commun des productions de base et l'institution d'une Haute Autorité nouvelle, dont les décisions lieront la France, l'Allemagne et les pays qui y adhéreront, cette proposition réalisera les premières assises concrètes d'une fédération européenne indispensable à la préservation de la paix" déclare Robert Schuman. Aussitôt la RFA, I'ltalie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas répondent favorablement. Ainsi naît la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), jetant les bases de la Communauté européenne.

En 1952, Jean Monnet est le premier président de la Haute Autorité de la Communauté Européenne du Charbon et l'Acier (la CECA).

En 1955, pour relancer la construction européenne après l'échec de la Communauté européenne de défense (CED), il fonde le "Comité d'action pour les Etats-Unis d'Europe". Sous son infatigable impulsion, ce comité, qui regroupe partis politiques et syndicats européens, devient un remarquable instrument d'entraînement de toutes les initiatives en faveur de l'union de l'Europe : création du Marché commun, du Système Monétaire Européen et du Conseil européen, adhésion britannique à la Communauté, élection du Parlement européen au suffrage universel.

Jusqu'à ses derniers jours, Jean Monnet garde la conviction inébranlable que les nations européennes doivent s'unir pour survivre "Continuez, continuez, il n'y a pas pour les peuples d'Europe d'autre avenir que dans l'union", répétait-il à ses interlocuteurs. Toute sa vie, il a eu un objectif : "Faire travailler les hommes ensemble, leur montrer qu'au-delà de leurs divergences ou par dessus les frontières ils ont un intérêt commun. "

Retiré dans sa Maison d'Houjarray, Jean Monnet consacre ses dernières forces à rédiger ses "Mémoires" dans lesquelles il lègue les leçons de son expérience et sa méthode d'action. Il s'éteint le 16 mars 1979 à l'âge de quatre-vingt onze ans. Ses cendres reposent désormais au Panthéon.

Jean Monnet aimait citer cette devise de Dwight Morrow : "Il y a deux catégories d'hommes : ceux qui veulent être quelqu'un et ceux qui veulent faire quelque chose". S'il est un homme que l'on peut ranger sans hésiter dans la seconde catégorie, c'est bien lui. Il en convenait d'ailleurs bien volontiers, ajoutant "Il y a moins de concurrence".

Une résolution des chefs d'Etats et de gouvernement, réunis en Conseil européen à Luxembourg le 2 avril 1976, a décerné à Jean Monnet le titre de "Citoyen d'honneur de l'Europe". En 1999, ce titre a été attribué, pour la seconde fois, à l'ancien Chancelier allemand Helmut Kohl.


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